Deux textes à propos de l'exposition Variations, du 19 septembre au 20 octobre 2009, Salle O. Messiaen.


Texte de présentation,
extrait:



"Dire les secrets de l’âme humaine et ses replis à travers l’absence de mots signifie quelque chose.
Il est possible d’entretenir avec l'écriture, le mot et la peinture des connivences si particulières qu’elles nous ramènent à la formation énigmatique du sens. C'est comme si, dans la peinture, l’artiste expérimentait esthétiquement la trace des origines lointaines de l'humanité et de sa mémoire. Peut-être est-elle une sorte d'archéologie de l'âme où s’inscrivent avec des images chargées d’une expérience propre, les formes d’une mémoire touchant à l’universel, et où le graphisme – le trait, l’empreinte même de la peinture – , devient un signe.
Dans les peintures purement abstraites, rien ne laisse pressentir l’espace, les volumes, l'imagination du spectateur est conduite en dehors du tableau. Dans quelques toiles, apparaissent puis disparaissent des morceaux de texte, comme des fragments voilés, fragiles, qui résistent au déchiffrement, loin de la lumière du grand jour.
La lumière est une composante essentielle du travail. Le geste de peindre passe surtout et avant tout par le travail de la mise en lumière. Le pinceau la cherche, la laisse apparaître parfois, dans l’absence de peinture, ou même au creux des couleurs sombres. Il taille les contours dans la matière. Puis, la lumière naît des contrastes, vient éclairer, souligner, se pose sur un texte qui se dérobe à son sens et à sa lisibilité. Car si l'écriture, comme la peinture est un geste de l'esprit, ce geste ne fait que nous traverser. L’acte de peindre ou d’écrire assume ce geste, l’éclaire peut-être, parfois, mais n’en explique pas les origines. L’élaboration des toiles passe par ce discours tenu entre la lumière et l’obscurité et raconte l’histoire de leurs retrouvailles. Et dans l’entrecroisement de plusieurs chemins, celui de l’amour pour les mots et de la lumière, les enluminures sont venues tout naturellement inspirer la forme du travail, portant en elle cet amour. C'est que la lumière des textes vient rejoindre ce que les images donnent à voir de cette incandescence du verbe.
Un autre axe thématique vient se joindre à ce réseau, tissé par ce lien subjectif entre les différentes formes de la vie devenues les formes de la peinture. Comme reflet, mise en lumière et expression de ce lien, la peinture cultive l’art du temps, et les choses de l’âme aussi mobiles que la musique. Ainsi le thème des Cathédrales Englouties puise dans un répertoire autant émotionnel que musical, mais ne peut être son illustration. Car, à l’image de la musique, il veut exalter une mobilité de l’âme et s’empare de l’image immobile, pour trouver dans son point de tension, une puissance de diffraction émotive, c’est-à-dire l’occasion de sa mise à l’épreuve. Dans cet éclatement, l’image s’ouvre à un au-delà d’elle-même. La superposition, la juxtaposition d’images, de registres, de traitements agissent comme principes suggestifs et permettent l’émergence et l’élaboration d’une résonance intérieure, affect isolé, sans repère ni discours stable, telle la perception sonore".

Hélène Jacquier

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"Correspondances
L'exposition "Variations" d'Hélène Jacquier, présentée à la Salle Olivier Messiaen jusqu'au 20 octobre, rassemble des œuvres explorant les multiples résonances entre la peinture, la musique et quelques autres écritures.


On se dit rapidement en découvrant les tableaux exposés dans le hall de la salle Messiaen que cette exposition "Variations" aurait presque pu s'intituler "Correspondances"… Soit une déclinaison de la manière dont s'interpellent et se répondent la musique et la peinture autour du "dialogue de l'âme avec elle-même". Ici, le murmure intime vient tour à tour se refléter, émerger à peine ou faire vibrer toutes les cordes.
L'émotion qui a donné naissance à cette exposition, explique Hélène Jacquier, remonte à l'attente ayant précédé un concert, sorte de prélude silencieux : "Dans le crépuscule d'été et dans la pénombre d'un soir, lors d'un concert, mon regard se pose sur la table d'harmonie venant se refléter sur l'aile noire du piano ouvert." Une première impression et un premier "Piano" qui donneront naissance à une série d'œuvres semblant toutes s'appeler les unes les autres, comme autant de contrepoints d'une fugue lumineuse.
Rarement figuratives, à quelques exceptions près, chacune des toiles joue sur ce qui fait écho en filigrane et ce qui se perçoit entre les lignes (des partitions) : la blancheur du silence et l'éclat de la symphonie, du clavier qui s'étire au pressentiment de la musique à venir. Grâce, par ailleurs, à la juxtaposition de textes qui prolongent plus qu'ils ne décryptent les tableaux, sa recherche se densifie, s'éclaircit et s'obscurcit à la fois. Amenant ainsi le visiteur, par un nième biais, à l'un des principaux enjeux de l'exposition : la démultiplication des tensions.
Au-delà du jeu récurrent entre l'ombre et la lumière, se tisse en effet le rapport entre la surface et le lointain, l'équilibre et le point de rupture, le lisible et l'invisible. On en retient notamment le regard d'un Orphée qui n'est pas Orphée et dont on ne saurait dire s'il chante ou s'il hurle, la courbe d'une main qui abandonne ou qui s'apprête, des cathédrales qui se déploient en s'évanouissant et des traces qui ne sont jamais plus sensibles que lorsqu'elles s'effacent…"


Audrey Passagia


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Parution de Contre-ciel. Avril 2018. Article de Jean-Louis Roux: 

LIVRES

Décadenasser le monde

"Connue à Grenoble pour ses talents d’artiste peintre, Hélène Jacquier écrivait plus ou moins secrètement depuis longtemps. Son premier recueil de poèmes constitue une très heureuse surprise.

C’est d’abord le bonheur de cette langue fluide où rien n'accroche, où les mots coulent comme un ruisseau: chanson de l’eau. C’est cela d’abord qui convainc dans le livre d’Hélène Jacquier : une langue qui sonne clair, une langue dépouillée, alestée. Cette limpidité des mots n’entraîne pas, cependant, une transparence de la pensée. Car l’auteure grenobloise fait le pari d’une poésie exigeante : elle revendique une haute idée tant du lyrisme que de l’existence. René Daumal, le cofondateur du Grand Jeu (1928), parlait d’une « expérience poétique véritable ». L’un des livres majeurs de Daumal s’intitulait Le Contre-Ciel (1936). Quatre-vingts ans plus tard, le Contre-ciel d’Hélène Jacquier répond en quelque sorte à celui de Daumal. Le « contre-ciel » ne s’oppose pas nécessairement au ciel, il peut tout autant prendre appui sur lui – comme d’être au monde dans une échelle posée « contre » le mur et qui tire parti du mur pour élever ses degrés. Le Contre-ciel d’Hélène Jacquier se tient donc résolument du côté de l' « expérience poétique véritable » de Daumal, qui est aussi, et d'un seul tenant, expérience de vie. Expérience cruciale où tout se joue, puisque nous n'avons droit qu'à une seule existence.

LA TRAVERSEE DU REEL. Par ailleurs artiste peintre (l'un de ses triptyques illustre l'ouvrage), Hélène Jacquier préfère le sensible au tangible. Pour parler en termes picturaux, plutôt qu'à la figuration ( la description, la narration), ses faveurs vont à l'abstraction, l'évocation : états d'âme plutôt qu'états des lieux. Elle se tient dans le réel, mais un réel qu'elle n'inventorie pas, qu'elle traverse pour se rendre au-delà, derrière l'apparence des choses et le paraître des êtres : « l’effleurement seul dévoile et nous apprend », « prendre, c'est déjà la défaite de la saisie ». Au reste, cette poésie est hantée par le blanc, le silence, la disparition – tout ce qu'on attend et qui n'advient pas. L'auteure voudrait « se désencombrer de soi ». Elle voudrait s'en tenir à « ce qu'il reste quand tout tombe ». Elle voudrait que « les mots soudain ressemblent à de petits troupeaux, des meutes, des envolées d'oiseaux ». De ces envols de plumes, il en est, fugaces, légers, magiques, dans les poèmes d'Hélène Jacquier. Pour autant, ces poèmes traitent du manque, de la dépossession, de la déprise et du défaut d’amour.

L'AME DES BÊTES AFFOLÉES. Cependant, davantage qu'une déploration de l'amour défunt, cette poésie développe une écriture qui interroge l'écriture – ses limites, ses failles, son incapacité à remplacer la vie vraie, mais son pouvoir toutefois de révélation et de basculement. « La parole, dans le poème, ouvre le silence pour y retrouver son origine dans la respiration, la pulsation amoureuse »... Hélène Jacquier ne s'en tient pas nécessairement à l’amour d’une personne,mais s’ouvre à l’amour universel, le sentiment soudain d'être au monde dans le « désir à chaque battement » dans la conscience aiguë du cœur qui palpite et qui tape. La poète caresse l’espoir d’un réel décadenassé enfin. Elle est dans l'attente d'un miracle qu'engendrerait l'exercice de la poésie. « Parfois écrire ressemble à une aube, / une révolution intime et secrète / parfois, c’est un matin qui entre dans la nuit »... Le mot « parfois » court ici d’un poème à l’autre, comme un leitmotiv, un mantra, une prière. Le mot « parfois » relève de la supplique. On dit « parfois » comme on dit « peut-être ». Toujours on dit « parfois ». Il y a toujours des « parfois »... Car nous pressentons « comme une ombre dans nos bouches avant même de parler », « une ombre dans la gorge qui remonte à nos âmes de bêtes affolées ».

TERREURS TERREES. Hélène Jacquier cherche à provoquer la survenue d’un écart, un fugitif déchirement du temps. Nous nous tenons « au bord de ce que nous ne rencontrerons sans doute jamais ». Pour l'heure, la langue est lissée, poncée, ajustée, épurée. Elle caresse plus qu'elle ne griffe. « Il y a derrière toute beauté une terreur qui se dissimule », avance à juste raison Hélène Jacquier. Je ne sais ce qu'il en est ici de la terreur, mais assurément de la beauté réside en ce livre."

                                                                                                                                                                                                                                                                                           JEAN-LOUIS ROUX

Contre-ciel d’Hélène Jacquier (éditions Gros textes, livre broché, 82 pages, 10 €).

6 JUILLET 2018.

LES AFFICHES DE GRENOBLE ET DU DAUPHINÉ 




Voir aussi: 
Terres de Femmes, la revue de poésie & de critique d'Angèle Paoli 
https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2020/02/h%C3%A9l%C3%A8ne-jacquier-un-jour-comme-une-page-froiss%C3%A9e.html